Les penseurs du désastre ou de la désintégration possible de ce monde, sont de plus en plus nombreux

Jean-Pierre Dupuy dans son livre « Pour un catatrophisme éclairé » annonce la catastrophe globale prochaine. Ce philosophe est influencé par la critique radicale d'Ivan Illich dans les années 70 écrivant au sujet des effets catastrophiques de la technologie et de la société industrielle, et par René Girard, le grand penseur du sacré, du mimétisme humain entraînant violences et transfert de violences sur le bouc-émissaire. Dans ce livre, Jean-Pierre Dupuy manie avec dextérité le paradoxe : il vaut mieux envisager actuellement avec certitude la catastrophe globale de ce monde, vus tous les périls auxquels il se trouve exposé, quitte à trouver dans cette urgence les moyens d'éviter peut être cette catastrophe. Le pire serait de se rassurer en en faisant le déni ou en la traitant comme un risque possible avec une attitude de prévention molle. Minimiser la catastrophe ne fait que renforcer sa probabilité, tandis que croire à sa certitude permet peut être de l'éloigner, car cette prise de conscience provoque un réflexe de survie collectif radical.
Voici le texte en exergue de ce livre :

«Le temps est venu de mener une réflexion sur le destin apocalytique de l'humanité : avec le siècle qui s'achève, nous avons en effet acquis la certitude que l'humanité était capable de s'anéantir elle-même, soit directement par l'utilisation des armes de destruction massive, soit indirectement par l'altération des conditions nécessaires à la survie (...) Face à cette situation inédite, la théorie du risque ne suffit plus : il nous faut apprendre à affronter la catastrophe, à ne plus l'imaginer dans un futur impropable mais à la penser au présent. Et pourtant nous refusons de croire à la réalité du danger, même si nous en constatons tous les jours la présence. C'est au caractère inéluctable de la catastrophe et non à sa simple possibilité que nous devons désormais nous confronter. »

Edgar Morin insiste de plus en plus dans ses récentes déclarations et dans son dernier livre « Mon chemin » sur la désintégration probable à caractère planétaire. Voici un extrait de ce livre :

« Selon vous la civilisation occidentale apporte à elle-même et au monde plus de problèmes qu'elle n'en résout ?
J'irai plus loin, elle conduit probablement la planète vers des catastrophes en chaîne. Songez que le vaisseau spatial Terre est propulsé par les quatre moteurs qu'elle a produits : la science, la technique, l'économie le profit, dont j'ai indiqué les ambivalences. Or il n'y a pas de pilote dans le vaisseau, et celui-ci va probablement vers des catastrophes où se combineraient et se renforceraient crise économique, crise écologique, déferlements idéologiques et religieux, utilisation des armes de destruction massive... Ce sont les forces vives de l'occidentalisation – et j'insiste ici sur le mot « vives » - qui nous mènent à la mort.
Nous allons vers l'abîme ?
Probablement. Encore faut-il savoir ce que signifie le probable : c'est pour un observateur en un lieu et en un temps donnés, les perspactives futures à partir des informations dont il peut disposer sur les dynamismes du présent. Mais le probable laisse sa chance à l'improbable qui comporte l'imprévu, voire l'imprévisible (...)
Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il suscite en lui une métamorphose plus riche, capable de traiter ses problèmes, c'est à dire de se métamorphoser. »
Edgar Morin « Mon chemin, entretiens avec Djénane Kareh Tager » éditions Fayard

Peter Sloterdijk, figure de proue de la philosophie contemporaine n'y va pas non plus par quatre chemins. Reprenant les thèses de Hans Jonas et son impératif éthique face à la catastrophe qui se profile, son derrnier livre « Tu dois changer ta vie » développe la même thèse.
Extrait d'un interview dans Libération du 26 avril 2009 :

« Depuis que la catastrophe mondiale a commencé à se dévoiler, est apparue dans le monde une nouvelle forme de l'impératif absolu, qui se présente comme une exhortation adressée à tous et à personne : change ta vie ! Sans quoi, tôt ou tard, le dévoilement total de la catastrophe vous montrera ce que vous aurez négligé au temps des signes précurseurs ! (...)
En reformulant l'impératif catégorique en impératif écologique, le philosophe Hans Jonas a fait la preuve qu'une pensée philosophique anticipatrice pour notre temps est possible : « agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une authentique vie humaine sur terre ».
Comme il n'y a pas d'échappatoire à cette exigence, si ce n'est la fuite dans l'abrutissement narcotique, la question se pose de savoir si l'on pourrait trouver un thème raisonnable permettant de combler le gouffre entre le noble impératif et la mise en pratique. (...)

Théodore Monod (1902 - 2000), ce visionnaire intégratif – naturaliste, philosophe, pacifiste, religieux, grand marcheur dans le désert où il a puisé son inspiration - a depuis longtemps posé la question dans un livre au titre retentissant : « Et si l'aventure humaine devait échouer », dont voici la présentation écrite par lui-même.
“Et si l'aventure humaine devait échouer... Supposition absurde ! L'homme n'occupe-t-il pas le sommet de l'évolution biologique ? N'est-il pas le seul animal dont la tanière s'éclaire la nuit ? Le seul aussi qui soit capable d'avoir une histoire et de l'écrire ? L'antique Serpent nous l'avait promis : Vous serez comme des dieux... Et la puissance, certes, nous l'avons eue, au moins matérielle.Nous les rois orgueilleux de la création. Nous les maîtres d'une terre bordée de nuit...Mais si l'homme n'a pas la sagesse de respecter la vie, le monde ne risque-t-il pas de continuer sans lui ?”


Thierry Janssen, dans un de ses interviews du journal « Santé Intégrative », lui aussi, avec clairvoyance, nous parle de la même chose :
« Il y a dix ans, j'ai effectué un jeûne en compagnie de Théodore Monod. Celui-ci s'interrogeait Et si l'aventure humaine devait échouer... avait-il donné comme titre à un de ses ouvrages. Sans aller jusqu'à reprendre le titre d'un ouvrage plus récent d'Yves Paccalet, L'humanité disparaîtra, bon débarras, je pense qu'il est tout à fait possible que notre espèce atteigne les limites de ses capacités d'adaptation et finisse par entrainer elle-même sa propre disparition...peu importe finalement, car plus importante que l'être humain, la vie poursuivra son aventure...nous ferions bien de nous rappeler que loin d'être en dehors de la nature, nous en faisons au contraire partie intégrante. Nous allons devoir changer notre représentation de nous-mêmes et du monde, car si nous n'y parvenons pas, nous risquons de finir par être réellement exclus de la nature, éliminés par elle, faute d'avoir eu l'intelligence de comprendre ses lois et l'humilité de les respecter. Humilité vient du mot humus qui signifie “la terre” en latin. Humilité et humanité, ces deux mots ont la même origine... il est temps de nous en souvenir, car nous serons pleinement humains que lorsque nous serons vraiment humble. Il est temps que nous utilisions notre intelligence au service du bon sens”.

Amin Maalouf, dans son dernier essai "Le déréglement du monde" renchérit de sa manière imagée et métaphorique:
" ... ma première ambition étant de trouver les mots justes pour persuader mes contemporains, mes "compagnons de voyage", que le navire sur lequel nous sommes embarqués est désormais à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité, sans boussole, sur une mer houleuse, et qu'il faudrait un sursaut, d'urgence, pour éviter le naufrage.
Il ne nous suffira pas de poursuivre sur notre lancée, vaille que vaille, en naviguant à vue, en contournant quelques obstacles, et en laissant faire le temps. Le temps n'est pas notre allié, c'est notre juge, et nous sommes déjà ensursis."
"... D'une manière ou d'une autre, tous les peuples de la Terre sont dans la tourmente. Riches ou pauvres, arrogants ou soumis, occupants, occupés, ils sont -nous sommes- embarqués sur le même radeau fragile, en train de sombrer ensemble. Cependant nous continuons à nous invectiver et à nous quereller sans nous soucier de la mer qui monte.
Nous serions même capables d'applaudir la vague dévastatrice si, en montant vers nous, elle engloutissait nos ennemis d'abord.
Amin Maalouf "Le dérèglement du monde" Grasset 2009

Yves Paccalet, philosophe, naturaliste, ancien compagnon de route du commandant Cousteau, enfonce le clou dans son brûlot "L'humanité disparaîtra, bon débarras !" qui a remporté le prix du pamphlet 2006 :
"J'ai cru en l'homme, je n'y crois plus.
J'ai eu foi dans l'humanité : c'est fini (...)
L'humanité est en train de couler. Elle a de l'eau par-dessus la ligne de flottaison. elle est trop lourde, elle se démembre, sa quille éclate : "O que j'aille à la mer !", tel le bateau ivre d'Arthur Rimbaud. Elle ne veut rien savoir du désastre qui se prépare. L'équipage et les passagers ne se préoccupent que de charger encore l'embarcation, parce qu'ils imaginent que le bonheur est dans le "toujours plus".
J'ai milité pour la survie de ma lignée animale, mais le genre Homo refuse de regarder en face les calamités qu'il se prépare ou que, déjà, il s'inflige. Il ne supporte même pas qu'on les évoque (...)
Je continue le combat pour la planète et pour l'homme sans la moindre perspective de succés.Par habitude. Par devoir. Mais sans autre espérance que d'en rire ou d'en pleurer - tel le musicien du Titanic en train de jouer Plus près de toi mon Dieu, de l'ai jusqu'aux genoux (...)
L'humanité n'a aucun avenir. Elle fera encore quelques progrès scientifiques et techniques. Mais aucun en morale, en amour ou en désir de paix. Elle est convoquée au néant ; vouée à l'extinction, comme le trilobite, le dinosaure et le grand pingouin.
L'homme est un grand pingouin sans lendemain.
Yves Paccalet "L'humanité disparaîtra, bon débarras" éditions J'ai Lu

Yannick Haenel, célèbre romancier, accompagné de François Meyronnis, y va aussi de sa partition dans un essai intitulé "Prélude à la délivrance"
"Chacun éprouve le sentiment d'une catastrophe. chacun sait, au fond, qu'il est presque impossible de vivre dans un monde qui se fait sauter lui-même. sous nos yeux, l'effroyable surabonde assez pour démolir le mur du mensonge. Mais il est rare qu'un être se dise, ce mur là, maintenant, je vais le percer. en général, on préfère s'encroûter dans le trucage. On s'imagine qu'on a intérêt à consolider la façade, et surtout à ne jamais faire un pas de côté. On se persuade qu'il est plus sûr de traîner la patte avec son semblable plutôt que de marcher en solitaire. alors, bon : on boitille avec les autres bancroches. "qui, dites-moi, n'est esclave ?" demandait herman Melville. Pour conclure : "L'universel coup de pied au cul fait le tour et tous se frottent les fesses et sont contents".
Hannick Haenel et François Meyronnis "Prélude à la délivrance" éditions Gallimard 2009

Voir aussi la poésie du désastre et de la guérison