Ken Wilber est le philosophe par excellence de l'esprit intégratif

Ken WilberKen Wilber est pour moi, le grand philosophe intégratif de notre époque. Il a essayé de proposer une compréhension de l’évolution de la conscience humaine depuis ses origines jusqu’à maintenant et au-delà, grâce à des schémas intégrateurs remarquables de clarté comme: l’échelle de l’évolution de la conscience et les quatre facettes ou quadrants  de toute expérience individuelle et collective. Ken Wilber a décrit aussi la guerre que se livrent depuis si longtemps, les deux sentiers de la connaissance (la connaissance scientifique, empirique et la connaissance des profondeurs intérieures subjectives), en montrant combien il est nécessaire actuellement de rapprocher ces deux regards, dans une vision holistique et intégrative de l’être humain.
Ken Wilber est un penseur américain, très peu connu en France et pour ainsi dire pas traduit. Le seul ouvrage disponible actuellement en français est dans une édition canadienne : « Une brève histoire de tout » Editions de Mortagne. Ce livre se présente sous forme d’un dialogue entre Ken Wilber et un journaliste (Q).

L’évolution est un processus qui transcende et inclut (c'est à dire intégre)

Q : Quelle est l’impulsion secrète de l’évolution ?
Ken Wilber : Une molécule transcende et inclut des atomes. Transcende, au sens où elle a certaines propriétés émergentes ou novatrices ou créatives qui ne sont pas seulement la somme de ses composantes. C’est tout l’objet de la théorie des systèmes et du holisme en général : de nouveaux niveaux d’organisation apparaissent et ils ne peuvent être réduits dans tous leurs aspects à leurs dimensions subordonnées – ils les transcendent. Mais ils les incluent aussi, parce que les holons subordonnés sont néanmoins des composantes du nouveau holon. Donc l’évolution transcende et inclut.

Q : Alors le supérieur possède l’essentiel de l’inférieur, plus quelque chose d’autre.

K W : Oui, c’est une autre manière de le dire, et Aristote fut le premier à le signaler – tout ce qui fait partie de l’inférieur est dans le supérieur, mais tout ce qui fait partie du supérieur ne se trouve pas dans l’inférieur, et ce qui établit invariablement une hiérarchie ou plutôt une holarchie. Les cellules contiennent des molécules, mais pas l’inverse. Les molécules contiennent des atomes, mais pas l’inverse. Les phrases contiennent des mots, mais pas l’inverse. Et c’est ce pas l’inverse qui établit une hiérarchie, une holarchie, un ordre croissant de totalité.
« Brève histoire de tout » p. 61

Nous pourrions dire ici que c’est ce processus, cette impulsion secrète de l’évolution qui sous- tend l’esprit intégratif, tel que je me le représente. Une tentative d’intégration de deux éléments différents, ce n’est pas seulement les inclure ensemble, c’est aussi les transcender dans un processus créatif qui nous place au dessus.

L’intégration corps-mental du stade du centaure

K W : La structure de base de la conscience à ce stade est la logique visionnaire ou logique réseau, c’est une forme de conscience intégrative et synthétique (…).
La logique visionnaire additionne les parties et voit les réseaux d’interactions (…)
Lorsque le centre de gravité du moi s’identifie à la logique visionnaire, lorsque la personne vit à ce niveau, cela tend à produire une personnalité hautement intégrée, un moi non seulement capable de parler d’une perspective globale, mais de l’habiter réellement.
Alors la faculté hautement intégrative de la logique visionnaire soutient un moi tout aussi intégré. C’est la raison pour laquelle j’appelle centaure le moi de ce stade d’évolution, car il représente une intégration corps / mental, une intégration de la noosphère et de la biosphère, en un moi relativement autonome, ce qui ne signifie pas que ce moi soit isolé, atomique ou égocentrique, mais plutôt qu’il est intégré dans ses réseaux de responsabilité et de service. (…)
 « A ce stade, le mental et le corps sont tous deux des expériences pour le moi intégré ». Cela dit tout et de manière très succincte. Premièrement, à ce stade le moi est conscient à la fois du mental et du corps en tant qu’expériences. C'est-à-dire que le moi observateur commence à transcender à la fois le mental et le corps et donc qu’il peut être conscient d’eux en tant qu’objets de conscience, en tant qu’expériences. Ce n’est pas seulement le mental considérant le monde, c’est le moi observateur observant à la fois le mental et le monde. C’est une transcendance très puissante, que nous verrons s’intensifier dans les stades supérieurs.
Deuxièmement, et précisément parce que le moi observateur commence à transcender le mental et le corps, il peut alors commencer à intégrer le mental et le corps. Donc le centaure apparaît.

Q : Vous dites également du centaure que c’est le niveau existentiel.
K W :
Eh bien, à ce stade, vous êtes réellement livré à vous-même. Vous n’avez plus une fois aveugle dans les règles et les rôles conventionnels de la société. Vous n’êtes plus ethnocentrique ou sociocentrique. Vous avez pénétré profondément dans un espace mondocentrique.
Ce stade du centaure et tous les stades au-delà sont mondocentriques ou globaux. Les stades plus élevés ou plus profonds dévoilent simplement de plus en plus cette liberté mondocentrique à mesure que l’on pénètre dans les domaines plus authentiquement spirituels.

Q : Alors cela fait partie des bonnes nouvelles de ce stade existentiel ou centaurique.
 K W :
Oui. Une des caractéristiques du moi véritable à ce stade est précisément qu’il ne gobe plus toutes les consolations conventionnelles et engourdissantes. (…)
Le moi fini va mourir – la magie ne le sauvera pas, les dieux mythiques ne le sauveront pas, la science rationnelle ne le sauvera pas – et la confrontation à ce fait cinglant fait partie de l’acquisition de l’authenticité.
Les existentialistes ont admirablement analysé ce moi authentique, le véritable moi centaurique et, chose des plus importantes, ils ont analysé la mauvaise foi et les mensonges courants qui sabotent cette authenticité. (…) Ce type d’authenticité existentielle est important, car il constitue une condition préalable à remplir pour entrer dans le transpersonnel sans le poids des mythes, des anticipations magiques ou des exaltations égocentriques ou ethnocentriques. (…)
Toute la question du niveau existentiel, c’est que vous n’êtes pas encore dans le transpersonnel, mais vous n’êtes plus dans le personnel – tout le domaine personnel a commencé à perdre de sa saveur, a commencé à devenir profondément insignifiant. Et bien entendu, il n’y a pas beaucoup de raison de sourire. C’est une âme pour laquelle tous les désirs sont devenus ténus, pâles et anémiques. C’est une âme qui affrontant carrément l’existence, en est totalement dégoûtée. C’est une âme pour laquelle le personnel est tombé complètement à plat. C’est, en d’autres termes, une âme au bord du transpersonnel.
« Brève histoire de tout » p. 256

Si je me suis laissé un peu entraîner par les propos de Ken Wilber sur ce "stade du Centaure", c’est parce qu’il correspond bien à l’esprit dominant de notre époque, esprit intégratif par excellence.  Ainsi les différents domaines de la connaissance sont obligés peu à peu de se rapprocher et de dialoguer, comme par exemple dans les comités d’éthique  face aux avancées de la science. L’intégration se fait entre le corps et l’esprit comme en témoigne la montée de l’intérêt pour le bien-être psychocorporel, la santé globale et la médecine intégrative intégrant les médecines alternatives. C’est aussi une époque de rencontre et de métissage des cultures, époque "mondocentrique", tournée vers la mondialisation via tous ses outils nouveaux de communication. Le revers de tout cela c'est la perte des références. Cette perte angoissante est un des problèmes de l’esprit intégratif (la séparation des genres  est simplifiante et donc rassurante, alors que l’intégration  peut être confusante), d'où les résistances des intégrismes de toutes sortes.
Aussi, cet esprit, comme le dit Ken Wilber, attend une prochaine intégration ou "Transcendance / Inclusion", qui devrait l’amener vers une exploration nouvelle du monde transpersonnel. Ken Wilber explore et annonce aussi dans son livre un nouvel esprit religieux, débarrassé de ses dogmes et de ses mythes anciens. Dans ce nouvel état d’être, nous pourrions alors expérimenter un réenchantement du monde et de nous-même.