Samuel Beckett (1906-1989) intègre dans son oeuvre la désintégration humaine

Au sortir de la guerre 39-45, aux accents apocalyptiques, une génération d'artistes comme Artaud, Michaux et Samuel Beckett intégrent dans la conscience humaine et explorent par les moyens artistiques, la possible désintégration de l'espèce humaine. Antonin Artaud c'est le cri de la révolte hallucinée, Henri Michaux c'est l'exploration des "ailleurs" par les états modifiés de conscience, Samuel Beckett c'est la description minutieuse de la déshumanisation de l'homme devenu "homoncule", qui a perdu tout sens à sa vie, dans une sorte de ratage complet, individuel et collectif. Je pense que cette intégration, difficile et ingrate, est un passage obligé de l'évolution de la conscience humaine, quand les idéologies grégaires s'écroulent et que l'homme se retrouve seul avec sa subjectivité, où se cotoie le meilleur comme le pire. Je pense aussi que cette intégration de la possible désintégration humaine est toujours d'actualité, au sens où la menace globale sur l'espèce humaine devient de plus en plus prégnante (voir les dangers sur l'environnement et la santé), mais cette intégration difficile, si elle ne reste qu'un passage, est porteuse aussi des changements les plus radicaux de la vie humaine.
La défiguration, la désintégration touche même les mots, dans une prose poétique ou dans un théâtre étrange, influençant la création de toute une époque artistique. Voici un extrait d'un de ses derniers textes : “Cap au pire” 1982.

«Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D'où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.

D'abord le corps. Non. D'abord le lieu. Non. D'abord les deux. Tantôt l'un ou l'autre. Tantôt l'autre ou l'un. Dégoûté de l'un essayer l'autre. Dégoûter de l'autre retour au dégoût de l'un. Encore et encore.Tant mal que pis encore. Jusqu'au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l'un ni l'autre. Jusqu'au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu'à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l'un ni l'autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon ».

Samuel Beckett Cap au pire Editions de Minuit 1991